« J'avais parfaitement conscience que ma fuite avait profondément marqué mes parents. Pourtant, la tristesse que je leur causais ne les empêcha pas de rendre au château sa magnificence originelle, qu'il avait acquis deux siècles auparavant, et perdu lors de la dernière guerre qui avait opposé le royaume de l'Endorada aux forces extérieures du Rumwald. Le palais rayonnait de lumière dans la nuit, et exhibait fièrement ses tours de marbre poli, qui brillaient comme au premier jour. Des guirlandes étaient suspendues de part et d'autre de chaque porte, et le verre de chaque fenêtre ressemblait à un cours d'eau limpide miniature, dans lequel on peut voir son reflet sans remous. Quelques flammes dansaient en l'air, et tournaient autour du château, afin d'éclairer les chemins alentours. Ainsi, mes parents avaient invité des magiciens aux festivités ! A ce moment-là, je me rendis compte que j'étais déçue de n'avoir pas pu assister moi aussi à la fête. Je n'avais jamais vu un magicien de ma vie, et voilà qu'enfin, il s'en présentait un ! Mais si je voulais préserver ma liberté, il me fallait rester cacher, et dissimulée aux yeux de tous.
Je me suis donc installée en bordure du jardin des pleurs, en limite du jardin principal, qui jouxtait au château. Je m'assis sur la plus haute branche d'un saule pleureur, et écartait un peu le feuillage afin d'avoir une vue d'ensemble du domaine. La vue était splendide, et j'apercevais même de minuscules silhouettes qui se déplaçaient sur le chemin de gravier menant à l'entrée de la propriété. “ Sans doute Ewald et Elazia, songeais-je ; ils doivent aller accueillir les « invités » ” , pensais-je avec un soupçon d'ironie. Un léger sourire se forma sur mes lèvres, et je me surpris moi-même de vouloir, sur un certain point, le malheur de mes parents, lorsque tous ces « messieurs » s'apercevraient de mon absence.
Mes parents se placèrent de part et d'autre du grand porche qui marquait le passage des terres dîtes « Haźarhàn » (terres du peuple) au domaine souverain, le Solyllos Kàl. Déjà, j'apercevais au loin les flambeaux d'une diligence, lancée au galop à pleine vitesse, et qui n'allait tarder à s'arrêter devant le portail. Environ dix minutes plus tard, les chevaux s'arrêtèrent, et la porte s'ouvrit. Un homme en descendit, une valise à chaque main. Il portait une grande cape noire, et un chapeau ; je ne pouvais voir son visage, assombrit par la nuit. Il fut chaudement accueilli par mes parents, et Elazia l'accompagna à l'intérieur, afin de lui montrer sa chambre, d'après moi. Ewald resta à côté du porche, et ma mère revînt un peu plus tard. La scène se répéta pour chaque nouvel arrivant, dont la différence avec les autres ne résidait que dans le nombre de ses bagages. Enfin, après une soixantaine de voitures, et près de six heures d'attente, le dernier véhicule arriva, et s'arrêta en douceur devant le grand porche. Chose stupéfiante, cette diligence n'était mue par aucun cheval, et elle roulait simplement sur ses quatre roues. Cela ne l'empêchait pas d'aller vite, mais il s'agissait quand même d'un fait particulier. Pas de cocher, pas de chevaux ; je me demandais même s'il y avait un passager à l'intérieur de la voiture, lorsque la porte s'ouvrit. Un homme descendit avec précaution, sans aucun bagage, et se tourna vers la diligence. Il parla un peu, et la voiture repartit toute seule, vide. L'individu se tourna vers mes parents, et discuta quelque peu avec eux, et rentra à l'intérieur à leur suite. J'entendis à grand peine une bribe de leur conversation ; l'inconnu leur demandait : “Avez-vous reçu ce que je vous ait envoyé ? Je leur ai demandé de prendre un peu d'avance, mais avec eux, on ne sait jamais...”, ajouta-t-il avec un petit rire. “Oui, merci de tout coeur, répondit ma mère, ils courent autour du château, je crois qu'ils s'amusent beaucoup ! ”. Décidément, j'avais beaucoup de choses à observer, et surtout, à découvrir... »